Les sentiers du retour : entre anticipation et désarroi

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À travers la vitre adjacente à mon siège, j’avais pris l’habitude de contempler les plaines vertes défiler devant moi, et admirer les brins d’herbe trembler au contact des vents doux qui caressaient les collines. Tête sur l’épaule, mes doigts tapotaient sur la table au rythme des fredonnements de mes frères, brandissant leurs écharpes vertes. Apaisé, je me sentais libre comme l’air, heureux tel un enfant aux portes d’un parc d’attraction, libéré du poids d’une vie pressante et d’une routine usante. C’est ainsi que je peux décrire une journée passée au sein des gradins du virage Sud du stade d’Honneur. Un petit rappel pour ceux qui auraient peut-être oublié la sensation que ça faisait. Une réminiscence sur un voyage que nous parcourions ensemble une ou deux fois par semaine à bord d’un train ou d’un bus, arborant nos couleurs vertes ou noires, et nos banderoles virevoltantes.
La vue splendide s’éclipsait d’un coup. Arrivés à l’entrée de ce qui ressemblait à un tunnel obscur, je me laissais emporter dans les bras de Morphée par cette atmosphère rassurante. Je prévoyais donc un court sommeil, le temps de traverser ce tunnel de quelques centaines de mètres. Ainsi on vécut, nous fils de l’Aigle, ce mois de Mars 2020 ; une courte éclipse qui nous empêchât de retrouver notre RAJA sacré. Aux portes d’une demi-finale en Ligue des Champions, on se demandait si jamais nous allions avoir la chance de voyager au Caire en Mai, et nous commencions déjà à nous préparer mentalement et financièrement pour ce qui pouvait être la chance de retrouver la finale tant attendue. Nous étions tous persuadés que cette grippe étrange venue des confins de l’Orient allait bientôt disparaître, pas plus tard que l’été.

Je me réveillais en sursaut. J’avais du mal à bouger mes jambes engourdies. Cela faisait plus d’un an qu’on traversait ce tunnel sans jamais apercevoir la moindre lumière au bout. Paradoxalement, les fredonnements de mes frères ne s’estompèrent guère. La jeunesse animait le train et le réchauffait le temps qu’il retrouve les rayons du soleil, et la verdure des plaines qui nous entouraient. « Malgré l’éclipse, notre soleil brillait de mille feux ». Même dans ce tunnel interminable, notre volonté donnait vie à un espoir qui nous maintenait en vie, l’espoir de revoir notre lumière devenue vitale. Cette volonté populaire portait en elle le secret qui faisait de nous ce que nous sommes : des fanatiques en manque cruel de notre RAJA ; de fervents romantiques qui tentèrent non seulement de raviver la flamme, mais surtout de passer le flambeau à ceux qui n’ont malheureusement pas eu la chance de vivre le RAJA à nos côtés sur les gradins des portes 9 et 11.

Enfin, une lueur d’espoir au bout de cet interminable tunnel de supplice, nous sommes victorieux ! Nenikekamen ! Notre volonté l’a emporté face à une asphyxie qui a duré plus de deux ans. Le Nirvana est à nos portes. On se rapprochait de plus en plus de cette lumière que nous sentions déjà réchauffer nos corps momifiés, et pourtant… « Ce n’était qu’un mirage », comme l’a si bien chanté Labess. Un nouveau variant condamna le flambeau à ne s’allumer qu’en dehors des stades. Une déception au goût amer. Notre volonté a été avortée par un énième imprévu. Cette même volonté populaire qui ne fait qu’accentuer la réalité de cette gestion calamiteuse de la crise sanitaire. Quel espoir dans une nation qui gère une crise mondiale tel un étudiant employant un algorithme du simplexe pour dégager la meilleure combinaison qui lui apportera la moyenne ? Quel espoir dans une nation gérée par des responsables en manque de Cojones ?

Nous voilà donc, deux ans plus tard, tous ensemble faisant l’expérience du même manque atroce de notre RAJA. Asphyxiés dans nos chambres, notre pronostic vital est engagé : nous devons retrouver nos 90 minutes dans les gradins du stade d’Honneur. Une déclaration qui devrait être chantonnée sous des aires mélancoliques, un solo de guitare à la sauce David Gilmour. Nous voilà donc « Numb, mais sans le Comfortably ». Car comment vivre confortablement sous cette pression accumulée durant plus de 24 mois ? Nous sommes tous devenus DOPESICK, meurtris dans nos coins, entre nos 4 murs, en manque vital et atroce de notre opioïde, en besoin urgent de retrouver notre RAJA.

Vous la sentez tous au fond de vous, au bout de la gorge, comme une inflammation qu’aucun médicament ne saurait calmer. Cette « 7erga » interne n’attend qu’à être évacuée, non plus en scandant RAJA dans la joie et la bonne humeur, mais dans une colère que l’on conçoit comme étant salvatrice de la crise humaine et populaire dans laquelle ce gouvernement nous a mis.

Quelle ironie est-ce de vivre 3 sacres historiques derrière son écran de télé, incapables de partager ces moments d’euphorie avec nos frères, ceux avec qui nous avions parcouru le continent de fond en comble, ceux avec qui nous avons tenus face aux portes de l’OASIS pour mettre fin aux magouilles d’une direction incompétente. Quelle frustration est-ce de s’exiler malgré-soi en dehors des gradins, loin de notre nid, là où toutes nos actions, nos revendications et notre désarroi prenaient sens. Quelle tragédie est-ce de ne pouvoir soutenir financièrement son club, même si nous étions et nous serons toujours prêts à le faire en absence de stade et de billetterie.

Mais ça ne s’arrête pas là. Car pour ne pas parler que de notre frustration, le stade en soi, reste le défouloir numéro 1 dans ce pays. Notre peuple s’unissait chaque week-end pour animer et raviver ces stades qui désormais jouent le rôle de maisons de jeunesse revisitées, et d’agoras où les idées voient le jour et où les opinions s’échangent. Le stade est devenu LE lieu de socialisation par excellence au sein d’une société en manque d’intégration sociale. Le stade au Maroc est notre lieu de désintoxication, là où la jeunesse reprend vie momentanément le temps d’un match de foot puis s’en va mourir dans ces quartiers, ces établissements d’enseignements et hôpitaux insalubres.

Mais la vraie question qui se pose est : Notre aliénation est du ressort de qui ? Nous, public du football, qui était et sera toujours le cœur battant de ces stades ; nous avons été mis à l’écart de notre nid et de notre emplacement qui nous revient de droit. À qui donc appartient ce stade ? Est-ce la propriété d’une commune, d’une nation ou d’un conglomérat d’entreprises ? Le débat est vite résolu, il serait stupide d’affirmer que ces sièges de plastiques et ces gradins en bêton armé appartiennent à d’autres que cette jeunesse qui souffle la vie dans l’âme d’une construction inanimée. Ceux qui sortent ces briques et ce plastique de leur asphyxie dans une atmosphère de résurrection aux airs spirituels.

Car oui, on peut affirmer avec la plus ferme conviction que la réouverture des stades est une revendication aussi légitime que nécessaire. Ce pays a besoin du renouveau de sa jeunesse, dont le bien-être et le confort psychique ont toujours été dénigrés. L’effort qui consiste à créer et mettre en place des programmes de revalorisation du potentiel de la jeunesse marocaine a toujours été fait au détriment de l’opinion de cette même jeunesse. Et pourtant, comment aider un groupe de personnes sans avoir pris le temps de le concerter préalablement, ni pris la peine d’écouter ses besoins réels ? Nous continuerons de faire valoir nos revendications, et nous continuerons de donner une voix à ceux qui n’en ont pas.

Cela dit, la façon de retrouver nos gradins reste un sujet à débat. Le retour au stade est une volonté unanime, puisque réoccuper cet espace désert est désormais une priorité capitale pour les groupes Ultras. Or ce retour, pourtant légitime, est anticipé comme étant contraignant. Car connaissant notre chère nation et sa gestion territoriale historique, l’ouverture des stades sera bien sûr accompagnée d’un prix à payer. Des bruits de couloirs ont apporté que l’accès au stade sera conditionné à la fois par un pass vaccinal qui pose un souci d’anonymat, sujet sacré pour nous groupes Ultras, mais aussi par une jauge d’accès aux gradins. Pour anticiper ces soupçons, les groupes de la Curva Sud avaient pris position à travers un communiqué explicitant notre refus catégorique de telles conditions. Aucune tolérance pour ce genre de décisions allant à l’encontre de notre liberté humaine.

Si ce retour hypothétique est conditionné de cette façon, il ne sera plus considéré comme un retour, mais plutôt comme un compromis qui restreint nos libertés et nous pousse comme nous l’avions déjà fait auparavant à résister et à exprimer nos revendications par nos propres moyens.

Toutefois, pour garder cet état d’esprit d’anticipation, on ne peut nier que le fait de passer autant de temps loin de son écosystème de nature pourrait engendrer un danger dont les conséquences peuvent s’avérer nocives. L’éloignement renforce l’amour et l’envie, et une envie qui s’accumule sans jamais être satisfaite se métamorphose naturellement en frustration et en violence. Ce résonnement déductif n’est pas imaginaire, mais il a bel et bien conduit à l’inévitable, à l’instar des tristes événements en Ligue 1 et le récent incident tragique au Cameroun. Cette soif de stade pourrait éventuellement déboucher sur une catastrophe. Il est donc de notre devoir, en tant que groupes responsables, de préparer nos membres à un retour apaisé aux gradins.

Entre temps, devant ce silence inexpliqué et inexplicable, l’Omerta du gouvernement nous pousse à persister, avec encore plus d’ardeur, dans nos revendications à avoir le droit de retrouver notre juste place au sein de nos virages. Les interventions rares des responsables étatiques, qui apparaissent surtout pendant les campagnes électorales, ne laissent aucun doute concernant cette amère réalité : sport, culture, et jeunesse sont le cadet des préoccupations d’un gouvernement qui pseudo-croit en nous. Le sort de la jeunesse est renvoyé aux calendes grecques.

La revendication de la réouverture des stades et du retour du public est plus que jamais une cause nationale. Nous devons œuvrer pour réoccuper notre espace symbolique.

Où le combat est grand la gloire l'est aussi.

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